
Le cinéma, c’est également des femmes et hommes qu’on ne voit pas sur grand écran mais qui jouent un rôle majeur pour ne pas dire déterminant.
La curiosité aidant, j’ai toujours voulu savoir qui se cache derrière le ciné de quartier ou le multiplexe qui nous propose une programmation la plus variée possible et qui accessoirement fait partie intégrante de la cité. Ma curiosité était d’autant plus forte lorsque je suis tombé par hasard, sur les réseaux sociaux, sur l’entretien vidéo de Frédérique Perrette.
Frédérique a 23 ans et dirige le 4 Cinémas – Théâtre de Vernon. Outre son âge, c’est sa simplicité et son aisance qui m’ont bluffé et qui m’ont poussé à en savoir un peu plus sur la personne et son établissement. Au cours de l’été, j’envoie un mail à l’adresse générique du ciné, comme on jetterait une bouteille à la mer. A ma grande surprise, c’est Frédérique elle-même qui me répond. Elle accepte avec plaisir un échange. Comme je suis encore vieille école et que j’aime les discussions « IRL » (in real life, pas besoin de traduire), elle accepte même que l’interview se fasse sur son lieu de travail. Direction alors la Haute-Normandie, à la frontière de l’Ile-de-France.
En cette matinée de fin août, et après une heure et demie de train depuis la gare Saint-Lazare à Paris, je débarque dans la ville de celui qui n’était pas encore notre Premier ministre. Une dizaine de minutes, et j’arrive légèrement en retard. Pas de quoi offusquer Frédérique qui m’accueille dans son cinéma en compagnie de son apprentie en communication.
C’est une jeune femme souriante, bienveillante et contente de me présenter son établissement qui me fait la visite du propriétaire. Quatre salles donc qui sont dans leur époque et tout particulièrement la principale qui était anciennement un théâtre, ce que confirment les ornements. Après un passage dans la salle de projection – qui, elle aussi est restée dans son jus même si cela fait un moment qu’on est passé à l’ère du numérique et qu’on a fait ses adieux à la fameuse bobine – on s’installe tranquillement pour débuter « l’interrogatoire ».
Le cinéma, le fruit du hasard ?

Ce qui me frappe d’emblée, c’est l’aisance et l’assurance de notre directrice de cinéma, un sacré atout lorsqu’on vous confère des responsabilités. D’ailleurs, je me demande comment à 22 ans, on en vient à diriger ces lieux. C’est le fruit du hasard, me répond-elle. A la suite d’une annonce en interne, alors qu’elle n’est encore qu’en alternance en communication, elle décide de postuler au culot. C’est ce même hasard qui a voulu qu’elle apprenne que le groupe NOÉ (pour Nord-Ouest Exploitation, dirigé par Richard Patry, également président de la Fédération Nationale des Cinémas français) avait finalement retenu sa candidature pour le poste de responsable de site au cinéma de Vernon. Une grande surprise pour elle qui s’avoue même ne pas être cinéphile. Cela correspond à l’identité de NOÉ cinémas où une grande place est accordée à l’humain, me précise-t-elle.
C’est donc après un rendez-vous avec le grand patron qu’elle reprend l’exploitation de ce cinéma de centre-ville en mai 2024 en attendant l’ouverture du futur multiplex dont la construction a pris du retard. Une situation qui ne la déplait pas, bien au contraire, dans la mesure où cela lui permet de rencontrer le public qui fréquente l’établissement et d’étudier leurs attentes. Cette position lui permet d’avoir davantage une posture de conseil, notamment en ce qui concerne la programmation des films.
A propos de programmation, je l’interroge sur la place accordée à la VO en province et tout particulièrement en milieu urbain, moi qui suis frappé par l’hégémonie de la VF en ces endroits. Pour elle, l’avis des clients est primordial et il faut en tenir compte mais aussi l’anticiper, ce qui vaut pour proposer des séances en version originale, en fonction du genre ou encore du moment de la journée.
Puisqu’on parle public, je voulais savoir quel type de personnes fréquente son cinéma. Est-il occasionnel ? Plus régulier ? Des locaux ? Le public-type change en fonction des journées affirme Frédérique entre lesspectateurs qui savent exactement ce qu’ils vont voir, les amateurs de art et essai dans le cadre de ciné-club (dans le cadre du partenariat avec l’association locale « Un autre regard ») et les occasionnels sans oublier les quelques cinéphiles.
Avec tout cela, on pense naturellement que Frédérique regarde bon nombre de films. La réalité est bien plus complexe. Comme elle doit faire tourner l’établissement avec son équipe, c’est très occasionnellement qu’elle devient à son tour spectatrice. En effet, entre les ouvertures et les fermetures à gérer (entre autres), difficile de se poser et profiter de la programmation, sans compter une règle qu’elle s’impose : « On ne fait jamais tourner une salle pour nous (personnel du cinéma) tous seul », insiste-t-elle. Pour autant, hors de question, contrairement à d’autres établissements, d’annuler une séance s’il y a un seul cinéphile présent, même si cela n’est pas rentable pour le cinéma ! En effet, Frédérique estime qu’à partir du moment où le spectateur a fait la démarche de se déplacer et de payer son billet, un respect lui est dû.
Se démarquer
Avec tout cela, on se demande comment son exploitation arrive à se démarquer à l’heure où les plateformes de streaming se montrent toujours aussi offensives. Frédérique, sur ce point, se montre plutôt optimiste et confiante, quoique lucide, considérant qu’il y a de la place pour tout le monde, les plateformes étant un complément. « Je ne vois pas en quoi (elles) voleraient notre travail. Ce serait mentir de dire qu’elles ne nous ont pas pris un pourcentage mais ça serait mentir aussi de dire que ce sont les seuls responsables parce que les taux d’entrée baissent », indique-t-elle. Pour l’exploitante, les salles doivent se renouveler, ce que beaucoup non pas été en mesure de faire. Pour ce faire, le 4 Cinémas – Théâtre diversifie son offre avec des ateliers organisés en marge de films pour enfants, des débats avec des associations ou des professionnels ou encore des jeux concours sur les réseaux sociaux sans oublier des animations ainsi que des partenariats extérieurs et les… soirées pyjamas. Un moment plus sympa, certains parents jouant même le jeu avec leurs enfants en apportant leur pilou-pilou et autres coussins, garantissant au passage une bonne et apaisante ambiance ! Une expérience qui a encouragé l’établissement, et suite à plusieurs demandes, à proposer des séances « Ciné-Parents » visant à lutter contre l’isolement des jeunes parents et dans lesquels les nourrissons jusqu’à dix mois sont acceptés (puisqu’ils n’ont pas encore de vision active et consciente), avec le confort nécessaire (biberon, table à langer, tapis d’éveil etc.) pour passer un bon moment avec un son maitrisé et une lumière tamisée en salle. Un moyen pour s’attaquer au fléau de la dépression post-partum de façon innovante.
Fort de la position de Vernon, situé à la frontière entre la Normandie et la région parisienne, je demande à Frédérique si des réalisateurs et/ou producteurs se sont arrêtés dans leur cinéma dans le cadre d’avant-premières. Malgré la proximité avec la gare, les 4 Cinémas – Théâtre est un établissement vieillissant, ce qui lui fait perdre en dynamisme et en attractivité. Toutefois, depuis la reprise par le groupe NOÉ, des rencontres avec des acteurs, producteurs et cinéastes se tiennent tous les trimestres en moyenne.
L’échange se poursuit et une question me vient alors à l’esprit. Est-ce selon elle, la salle de cinéma, surtout après l’épisode de la COVID19 qu’on a connu, a-t-elle un avenir, dans un contexte où certains établissements notamment du côté des Champs Elysées ont baissé le rideau, à l’instar de l’UGC Normandie en juin 2024 ? Pour Frédérique, les gens qui disent que la salle de ciné va mourir sont des gens qui ne vont pas au cinéma.. Qui plus est, « le cinéma est un moment suspendu » dans lequel « on flotte littéralement », ce que les plateformes que ne peuvent proposer. Même après la réouverture des salles, en mai 2021, et malgré les restrictions, les salles affichaient complet. Ce qui lui fait penser que depuis la COVID19, les gens ont davantage revalorisé la salle de ciné et la démarche de venir voir un film.
La venue de l’avenir
Avant de conclure, je lui pose une question façon Thierry Ardisson. Si elle devait se décrire en faisant référence à un titre de film, cela serait lequel. Elle me répond sans détour La venue de l’avenir, le long-métrage de Cédric Klapisch, tourné en partie à Giverny et sorti en avril dernier. « Je pense qu’il a tellement plein de sens, plein de choses à apporter quand on le regarde ». Un film qui lui correspond, qui lui rappelle son propre parcours et sur lequel on échange longuement. Comme quoi, elle est quand même un peu cinéphile
A propos d’avenir, comment voit-elle le cinéma dans quinze ans ? Selon notre exploitante, le septième art continuera à se diversifier et dans cette diversification il y aura certainement, YouTube prendra une place majeure avec la mutation de divers contenu et métier qui entoure la plateforme. Toujours à propos d’avenir, Frédérique et son équipe quitteront bientôt le 4 Cinémas – Théâtre fin 2026. Le bâtiment plus que centenaire, va bientôt, en effet, tirer sa révérence. C’est ce fameux multiplex situé dans un autre quartier de Vernon qui prendra le relais. Un déménagement qui ne se fera pas sans quelques appréhensions mais que la jeune directrice prend avec philosophie.
Pour ma part, je repars pour l’Ile-de-France après cette incursion express en Haute-Normandie. Toutefois, je compte bien revenir un jour à Vernon et dans ce cinéma flambant neuf dans lequel l’exploitante prendra ses quartiers !


