Les artistes peuvent-ils (encore) avoir droit de cité ? (suite)

Cannes a tiré sa révérence samedi soir avec pour point d’orgue, la traditionnelle cérémonie de clôture. Une cérémonie qui a vu Justine Triet recevoir la Palme d’Or pour son film Anatomie d’une Chute, faisant d’elle la troisième femme à obtenir la récompense suprême et la dixième cinéaste français. 

Justine Triet, recevant la Palme d’Or pour son film Anatomie d’une Chute

Une Palme d’Or qui a été vivement commentée voire critiquée non pas pour son contenu mais même son objet mais en raison des déclarations de la réalisatrice elle-même qui, lors de son discours de remerciement en a profité pour tacler Emmanuel Macron et son gouvernement dans un contexte marqué par l’adoption de la controversée réforme des retraites. Une prise de position inattendue et clairement engagée qui n’a pas manqué à faire réaglr Rima Abdul-Malak, la ministre de la Culture et de la communication du gouvernement Borne qui estime tout bonnement que la sortie de Justine Triet était ingrate, la cinéaste ayant reçu un financement public pour son film, via le Centre National du Cinéma et de l’Image animée (CNC). 

Depuis la sortie remarquée de Justine Triet, les ténors de la majorité présidentielle mais également les sympathisants de la macronie, sans oublier la presse de droite se déchainent tout simplement contre ce qu’ils considèrent comme un affront, voire un crime de lèse-majesté. Pour eux, la lauréate 2023 de la Palme d’Or avait tout simplement raté une occasion de se taire, elle qui aurait du s’en tenir à faire un discours convenu, voire consensuel. En adoptant un positionnement clairement engagé, la réalisatrice d’Autonomie d’une Chute faisait purement et simplement de la politique, ce qui pour ses détracteurs n’étaient ni le lieu ni le moment.

C’est oublier que Cannes reste, en dépit du strasses et des paillettes, un endroit résolument politique, un lieu où on s’engage et un événement dans lequel on prend position. D’ailleurs, l’intervention surprise de Volodymyr Zelensky lors de l’édition 2022 du Festival avait été non seulement apprécié mais envoyait un symbole fort, quelques semaines après l’invasion de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine. Dans le registre qui nous intéresse, les acteurs, producteurs ou encore réalisateurs ne se sont jamais gênés pour exprimer leur point de vue ou leur coup de gueule, cela fait partie de l’identité même de Cannes. 

Aussi, les réactions au vitriol des ministres, responsables ou encore militants de la majorité s’expliquent plus par l’idée que selon eux, il n’est pas acceptable de mordre la main qui vous a nourri, à savoir le CNC qui a contribué en partie au financement du dernier film de Justine Triet. C’est toutefois oublier que si n’importe quel cinéaste peut postuler pour obtenir une contribution publique, il conserve toutefois sa liberté de ton comme artistique, c’est même un devoir. Penser le contraire, c’est considérer qu’un artiste est avant tout comptable envers les pouvoirs publics et qu’il doit limite remercier les responsables politiques d’exister purement et simplement. Une conception assez curieuse et qui est en contradiction avec certains de nos principes et positionnements ! 

TOPSHOT – French director Justine Triet reacts during a photocall after she won the Palme d’Or for the film « Anatomie d’une Chute » (Anatomy of a Fall) during the closing ceremony of the 76th edition of the Cannes Film Festival in Cannes, southern France, on May 27, 2023. (Photo by LOIC VENANCE / AFP)

Cela est d’autant plus curieux que durant ce temps, certains n’hésitaient pas à qualifier Justine Triet de gauchiste, biberonnée aux subventions publiques souhaitant même que son film soit oublié ainsi que sa Palme d’Or. Une réaction assez excessive de la part d’individus qui oublient que ce qui fait justement la richesse et la spécificité de notre cinéma, c’est sa capacité à mettre en avant tous les points de vue dans toute leur diversité avec des cinéastes plus ou moins engagés. Justine Triet n’a fait que s’inscrire dans la tradition et dénoncer le décalage entre les déclarations d’intention du gouvernement et ses actions concrètes en matière de culture, plus spécifiquement en ce qui concerne l’exception culturelle. 

Toujours est-il que pour Justine Triet, cette publicité était plus qu’inattendu ce qui me motivera encore plus à aller découvrir son film en août prochain, voire plus tôt que prévu ! 😉 

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